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2025.08.19 – Interview La Croix – Mort en ligne d’un streamer « Kick » et responsabilité en cascade

2025.08.19 – Interview La Croix Mort en direct du streameur Jean Pormanove une derive tragique sur la plateforme Kick

Dans la nuit du 17 aout 2025, l’influenceur Raphaël Graven aka « Jean Pormanove » sur la plateforme Kick est décédé au cours d’un stream diffusé en direct. Les circonstances particulières de sa mort ont provoqué une vague d’indignation considérable mettant en lumière la difficile question des responsables de son décès.

Si les conditions et origines exactes de sa mort ne seront connus que dans un temps ultérieur, il est déjà possible de rechercher la ou les responsables de ce drame. Dans ce contexte, Me Chomiac de Sas a répondu aux question de Quentin Le Van dans le cadre d’un article publié le 19 aout en intégralité sur le site de LaCroix.

Editeurs de contenus : la responsabilité des co-influenceurs

La chaine « Jean Pormanove », hébergée à partir de la plateforme Kick, comptait plus d’un demi-million d’abonnés et proposait des contenus mettant en scène plusieurs influenceurs « Naturo », « Safine » et « Coudoux ». Les revenus générés à partir de la chaine étaient reversés à la société niçoise « LeLokal » détenue exclusivement par l’influenceur Owen « Naruto » Cenazandotti.

La singularité de la chaine Kick se trouve dans les contenus mettant en scènes des insultes, maltraitances et humiliations, généralement focalisées autour des influenceurs « Jean Pormanove » et « Coudoux », tout deux présentés comme physiquement et émotionnellement fragiles.

Une instruction pénale lancée par le parquet de Nice a retenu trois chefs de poursuite à ce jour : « provocation publique par un moyen de communication électronique à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur handicap », « violences volontaires en réunion sur personnes vulnérables ayant entraîné une incapacité totale de travail inférieure à huit jours » et « diffusion d’enregistrements d’images relatives à la commission d’infractions d’atteintes volontaires à l’intégrité de la personne ».

Les influenceurs mis en cause sont dans l’attente de l’avancée de l’enquête, contestant d’une part la connaissance de l’état de santé de Raphael Graven et d’autre part tout absence de consentement aux sévices subies.

Kick : l’hébergeur de contenu non diligent

La chaine de responsabilité guide également vers la plateforme à l’origine de la diffusion : Kick.

Créé en 2022, Kick est une plateforme de contenus audiovisuels en streaming détenue par une société australienne. En concurrence avec Twitch (Amazon), la plateforme s’est démarquée par un système de rémunération très favorable aux créateurs de contenus et une politique de modération particulièrement permissive. Par ailleurs, la plateforme Kick est directement liée à une grande plateforme de paris et de jeux d’argent en ligne, Stake, également créée par les mêmes fondateurs.

Face à la mort de Jean Pormanove, les autorités questionnent le statut d’hébergeur de la plateforme Kick lui permettant de s’exonérer de la responsabilité des contenus mis en ligne. En effet, la mise en avant de leur chaine, et ce malgré de nombreux signalements à l’ARCOM et la plateforme Pharos, l’absence de représentant légal en Europe pour la plateforme peuvent constituer des manquements graves dans la modération des contenus et la protection des personnes.

Le 26 aout 2025, le parquet de Paris a ouvert une enquête contre Kick pour « fourniture en bande organisée de plateforme en ligne illicite » et pour avoir laissé diffuser, en connaissance de cause, des vidéos d’atteintes volontaires à l’intégrité de la personne.

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Arcom & Ministre du numérique : quid des pouvoirs publics?


Les détracteurs des coupables et responsables de l’affaire se sont également tournés vers les pouvoirs publics notamment l’Arcom – Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique.

Il a pu lui être reproché l’absence de mesure à l’encontre de la plateforme Kick, ce malgré plusieurs alertes et signalements associatifs. L’Arcom dispose en effet d’un arsenal de moyens pour la régulation des contenus en ligne dont des injonctions, sanctions pécuniaires, voies d’action auprès des tribunaux pour la suspension de comptes ou sites internet, déréférencement, etc.

Toutefois, le cadre légal et territorial de sa compétence face au statut international de la plateforme limite ses prérogatives et pouvoirs d’action, justifia par l’absence d’un représentant légal de Kick au sein de l’Union Européenne – une obligation légale.

La ministre délégué au numérique, Clara Chappaz, s’est également exprimé à l’encontre de la plateforme Kick énonçant des manquements aux obligations des hébergeurs énoncées dans la Loi pour la Confiance dans l’Economie Numérique

Abonnés et spectateurs : derniers et premiers responsables ?

La responsabilité des spectateurs et consommateurs usuels ou momentanés des contenus de la chaines – plusieurs milliers par diffusion -est également un enjeu majeur.

La justice pourra s’intéresser sur le rôle des abonnés finançant à travers leurs abonnements et donations la diffusion de contenus dont la création peut constituer une ou plusieurs infractions pénales. La complicité de l’article 121-7 du Code pénal est d’interprétation stricte limitant une responsabilité pénale mais soulève malgré tout la question d’une responsabilité civile ou du moins morale.

De même, les simples spectateurs bénéficiant, en connaissance de cause, du produit d’un crime ou d’un délit tombent dans la qualification pénale du recel, sanctionné par l’article 321-1 du Code pénal. Sur leur poursuite est en pratique rare, les juridictions ont admis que le simple visionnage d’un contenu illégal peut théoriquement constituer le recel, notamment si l’internaute sait que le contenu est diffusé sans autorisation ou illicite par nature.

Demeurent ainsi un point sans cesse ressassé depuis le début de cette affaire : les violences et maltraitances à l’écran étaient-elles réelles ou (partiellement) simulées…

Ces questions sociétales ont pu être abordées dans d’autres secteurs où les conditions de création de contenus audiovisuels massivement diffusés pouvaient être réalisés de manière illégale, notamment dans l’industrie pornographique. Notre article sur le sujet.

Écrit par :

Publié le : 02/09/2025
Mis à jour le : 03/09/2025

Kévin FURET

Avocat spécialiste en droit du Numérique